Amma, grande prêtresse des câlins
Elle fait le tour du monde pour donner des câlins. À des lépreux. À des stars. Même à des vaches! Elle a pris dans ses bras 25 millions de personnes en 30 ans. Entre le 10 et 13 octobre dernier, des milliers de Britanniques se sont déplacés en banlieue de Londres pour rencontrer le phénomène appelé Amma.
Dix heures, un jeudi matin d'octobre. une petite foule attend dans le gymnase d'un centre sportif à crystal palace, une banlieue coquette de londres. des affiches de divinités hindoues ornent les murs. une odeur d'encens flotte dans le temple improvisé. des gens en chaussettes sont agenouillés. d'autres sont assis sur des chaises pliantes.
Une femme drapée de blanc pénètre dans la salle sans tambour ni trompette. Amma - «maman» en sanskrit - s'assoit en souriant à la foule. Après une courte méditation, elle ouvre ses yeux doux. Sa cérémonie de câlins peut commencer.
Eben Stewart a conduit du pays de Galles avec sa femme et ses deux enfants pour voir Amma. La petite famille dormira dans sa camionnette blanche près du centre sportif pour ne rien manquer de cette visite.
«Elle dégage une énergie incroyable, dit l'homme de 45 ans qui en était à sa deuxième expérience. Certains disent qu'ils vivent quelque chose de cosmique dans ses bras. Moi, je ressens une douce euphorie.»
Dans l'enceinte du centre sportif, le marathon de câlins va bon train. L'Indienne de 53 ans tient un compteur dans sa main droite. Il affiche déjà «251». Il n'est même pas midi. Au cours de la journée, elle appuiera près de 4000 fois sur son compteur. Quatre mille étreintes de plus dans le Livre des records Guinness.
Une jeune femme tombe en larmes dans ses bras. «Amma! Amma!» dit-elle en se cramponnant à son épaule. Amma ferme les yeux et lui frotte le dos. Elle murmure des paroles sacrées dans l'oreille. Elle la relâche et la regarde tendrement. La femme sourit à travers ses larmes et s'éloigne. Elle n'est pas la première à craquer ainsi. L'épaule d'Amma est barbouillée de larmes, de mascara et de fond de teint.
De fille de pêcheur à sainte
Amma - dont le vrai nom est Mata Amritanandamayi - n'est pas une hurluberlue qui aime se coller aux étrangers. Elle est vénérée en Inde où elle est considérée comme un mahatma, une sainte.
Née dans un hameau de pêcheurs, elle s'est heurtée au mépris et à l'incompréhension de sa famille avant de pouvoir s'engager dans sa mission. Elle tient aujourd'hui les rênes d'importants projets humanitaires. Des hôpitaux, des orphelinats, des refuges pour les sans-abri et des écoles n'auraient jamais vu le jour sans ses oeuvres de charité.
Après le tsunami de 2004, qui a touché la région de Kerala où se trouve son ONG, elle a promis 30 millions de dollars aux survivants. Mis à part la construction de maisons et le soutien financier aux familles, Amma a eu la bonne idée d'offrir des cours de natation aux enfants. Question de les réconcilier avec l'océan.
Toutefois, ce sont ces tournées mondiales de câlins, ou darshan, et ses plaidoyers pour la paix entre les religions qui l'ont fait connaître en Occident. Elle a reçu plusieurs distinctions, dont le prix pour la non-violence Gandhi-King en 2002 à l'ONU. Comme pour le dalaï-lama, elle attire les célébrités. Juliette Binoche, Sting et Richard Gere ont cherché réconfort dans ses bras, comme 25 millions d'autres personnes.
Lors de ses séances de darshan, elle peut rester assise 21 heures sans s'étirer les jambes. En Inde, elle reçoit parfois 100 000 visiteurs en une journée. Elle se relève seulement après le départ de la dernière personne.
«En 35 ans, elle n'a jamais annulé une séance», dit son bras droit, Swami Amritaswarupananda.
Pourquoi son étreinte déclenche-t-elle autant d'émotions ? «Le darshan n'est pas seulement physique, dit à La Presse la mahatma qui ne dormirait qu'une heure par nuit. Il provoque un éveil à l'amour pur et à la compassion. Je deviens un miroir pour les gens. Ils voient leurs faiblesses, leurs limites. Ça fait partie de leur processus de purification.»
Tremblements
Un homme d'affaires était encore secoué 45 minutes après l'avoir rencontrée. «En m'éloignant d'elle, mon corps s'est mis à trembler, raconte l'homme de 37 ans qui a seulement voulu donner son prénom, Johnny. Je suis un gars très terre à terre, je ne pratique aucune religion. J'ai senti quelque chose d'extraordinaire en sa présence. Je dois aller à un rendez-vous, mais je n'ai pas envie!»
«Près d'elle, j'oublie tous mes problèmes, dit Raji Nair», une employée de British Airways, âgée de 36 ans, qui a reçu 10 darshan. «Je me sens si heureuse que j'en pleure.»
Il n'empêche que le culte que certains vouent à Amma a de quoi étonner.
Dans l'immense salle, c'est le bazar. Ici, une hindoue offre des photos d'Amma pour 20 $. Là, des bijoux et des vêtements qu'elle a portés sont vendus à prix fort. «Pour des gens, ce qu'elle touche est béni», explique Julia Lewis, une disciple britannique.
Les millions qu'Amma a promis pour les rescapés du tsunami, il faut bien les trouver quelque part. «Personne dans son organisme n'est payé», assure Nasreen Memon, une autre fidèle britannique.
Une sainte, Amma? Ses miracles seraient nombreux. Selon sa biographe, Judith Cornell, elle aurait embrassé la langue d'un cobra et aurait transformé de l'eau en pouding. Des fabulations ? Ses millions de disciples répondent «non». Chose certaine, la magie de ses étreintes est bien réelle.
Mali Ilse Paquin _ La Presse _ Londres
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